Vaincre l’orgueil

humilitรฉ
La priรจre du Carรชme รฉnumรจre dโ€™une faรงon trรจs heureuse tous les รฉlรฉments nรฉgatifs et positifs du repentir,
et constitue en quelque sorte un aide-mรฉmoire pour notre effort personnel de Carรชme. Cet effort vise dโ€™abord ร  nous libรฉrer de certaines maladies spirituelles fondamentales qui imprรจgnent notre vie et nous mettent pratiquement dans lโ€™impossibilitรฉ de commencer mรชme ร  nous tourner vers Dieu.

La maladie fondamentale est lโ€™oisivetรฉ, la paresse. Elle est cette รฉtrange apathie, cette passivitรฉ de tout notre รชtre, qui toujours nous tire plutรดt vers le bas que vers le haut, et qui, constamment, nous persuade quโ€™aucun changement nโ€™est possible, ni par consรฉquent dรฉsirable. Cโ€™est, en fait, un cynisme profondรฉment ancrรฉ qui, ร  toute invitation spirituelle, rรฉpondย : ย ยปย ร€ quoi bonย ?ย ย ยป et qui fait ainsi de notre vie un dรฉsert spirituel effrayant. Cette paresse est la racine de tout pรฉchรฉ, parce quโ€™elle empoisonne lโ€™รฉnergie spirituelle ร  sa source mรชme.

La consรฉquence de la paresse, cโ€™est le dรฉcouragement. Cโ€™est lโ€™รฉtat dโ€™acรฉdie, ou de dรฉgoรปt, que tous les Pรจres spirituels regardent comme le plus grand danger pour lโ€™รขme. Lโ€™acรฉdie est lโ€™impossibilitรฉ pour lโ€™homme de reconnaรฎtre quelque chose de bon ou de positifย : tout est ramenรฉ au nรฉgativisme et au pessimisme. Cโ€™est vraiment un pouvoir dรฉmoniaque en nous, car le diable est fondamentalement un menteur. Il ment ร  lโ€™homme au sujet de Dieu et du mondeย ; il remplit la vie dโ€™obscuritรฉ et de nรฉgation. Le dรฉcouragement est le suicide de lโ€™รขme, car lorsque lโ€™homme en est possรฉdรฉ, il est absolument incapable de voir la lumiรจre et de la dรฉsirer.

Aussi รฉtrange que cela puisse paraรฎtre, cโ€™est prรฉcisรฉment la paresse et le dรฉcouragement qui emplissent notre vie du dรฉsir de domination. En viciant entiรจrement notre attitude devant la vie, et en la rendant vide et dรฉnuรฉe de tout sens, ils nous obligent ร  chercher compensation dans une attitude radicalement fausse envers les autres. Si ma vie nโ€™est pas orientรฉe vers Dieu, ne vise pas les valeurs รฉternelles, inรฉvitablement elle deviendra รฉgoรฏste et centrรฉe sur moi-mรชme, ce qui veut dire que tous les autres รชtres deviendront des moyens au service de ma propre satisfaction. Si Dieu nโ€™est pas le Seigneur et Maรฎtre de ma vie, alors je deviens mon propre seigneur et maรฎtre, le centre absolu de mon univers, et je commence ร  tout รฉvaluer en fonction de mes jugements. De cette faรงon, lโ€™esprit de domination vicie ร  la base mes relations avec les autresย , je cherche ร  me les soumettre. Il ne sโ€™exprime pas nรฉcessairement dans le besoin effectif de commander ou de dominer les autres. Il peut tout aussi bien tourner ร  lโ€™indiffรฉrence, au mรฉpris, au manque dโ€™intรฉrรชt, de considรฉration et de respect. Cโ€™est bien la paresse et le dรฉcouragement, mais cette fois dans leur rรฉfรฉrence aux autresย ; ce qui achรจve le suicide spirituel par un meurtre spirituel.

Et pour finir, les vaines paroles. De tous les รชtres crรฉes, seul lโ€™homme a รฉtรฉ dotรฉ du don de la parole. Tous les Pรจres y voient le ย ยปย sceauย ย ยป de lโ€™image divine en lโ€™homme, car Dieu lui-mรชme sโ€™est rรฉvรฉlรฉ comme Verbe (Jn 1,1). Mais du fait quโ€™il est le don suprรชme, le don de la parole est par lร  mรชme le suprรชme danger. Du fait quโ€™il est lโ€™expression mรชme de lโ€™homme, le moyen de sโ€™accomplir lui-mรชme, il est, pour cette raison, lโ€™occasion de sa chute et de son autodestruction, de sa trahison et de son pรฉchรฉ. La parole sauve et la parole tueย ; la parole inspire et la empoisonne. La parole est instrument de vรฉritรฉ et la parole est moyen de mensonge diabolique. Ayant un extrรชme pouvoir positif, elle a, partant, un terrible pouvoir nรฉgatif. Vรฉritablement, elle crรฉe, positivement ou nรฉgativement. Dรฉviรฉe de son origine et de sa fins divines, la parole devient vaine. Elle prรชte main forte ร  la paresse, au dรฉcouragement, ร  lโ€™esprit de domination, et transforme la vie en enfer. Elle devient la puissance mรชme du pรฉchรฉ.

Voilร  donc les quatre points nรฉgatifs visรฉs par le repentirย ; ce sont les obstacles quโ€™il faut รฉliminerย ; mais seul Dieu peut le faire. Dโ€™oรน la premiรจre partie de la priรจre de Carรชmeย : ce cri du fond de notre impuissance humaine. Puis la priรจre passe aux buts positifs du repentir qui sont aussi au nombre de quatre.

Si lโ€™on ne rรฉduit pas la chastetรฉ, comme on le fait souvent de faรงon erronรฉe, ร  son acceptation sexuelle, la chastetรฉ peut รชtre considรฉrรฉe comme la contrepartie positive de la paresse. La traduction exacte et complรจte du terme grec sophrosyni et du russe tsรฉlomoudryiรฉ devrait รชtre ย : ย ยปย totale intรฉgritรฉย ยซย . La paresse est avant tout dispersion, fractionnement de notre vision et de notre รฉnergie, incapacitรฉ ร  voir le tout. Son contraire est alors prรฉcisรฉment lโ€™intรฉgritรฉ. Si par le terme de chastetรฉ, nous dรฉsignons habituellement la vertu opposรฉe ร  la dรฉpravation sexuelle, cโ€™est que le caractรจre brisรฉ de notre existence nโ€™est nulle part ailleurs plus manifeste que dans le dรฉsir sexuel, cette dissociation du corps dโ€™avec la vie et le contrรดle de lโ€™esprit. Le Christ restaure en nous lโ€™intรฉgritรฉ et il le fait en nous redonnant la vraie รฉchelle des valeurs, en nous ramenant ร  Dieu.

Le premier fruit merveilleux de cette intรฉgritรฉ ou chastetรฉ est lโ€™humilitรฉ. Elle est par-dessus tout la victoire de la vรฉritรฉ en nous, lโ€™รฉlimination de tous les mensonges dans lesquels nous vivons habituellement. Seule lโ€™humilitรฉ est capable de vรฉritรฉ, capable de voir et dโ€™accepter les choses comme elles sont et donc de voir Dieu, sa majestรฉ, sa bontรฉ et son amour en tout. Cโ€™est pourquoi il nous est dit que Dieu fait grรขce ร  lโ€™humble et rรฉsiste au superbe (Pr 3,34ย ; Jc 4,6ย ; 1P 5,6).

La chastetรฉ et lโ€™humilitรฉ sont naturellement suivies de la patience. Lโ€™homme ย ยปย naturelย ย ยป ou ย ยปย dรฉchuย ย ยป est impatient parce que, aveugle sur lui-mรชme, il est prompt ร  juger et ร  condamner les autres. Nโ€™ayant quโ€™une vision fragmentaire, incomplรจte et faussรฉe de toutes choses, il juge tout ร  partir de ses idรฉes et de ses goรปts. Indiffรฉrents ร  tous, sauf ร  lui-mรชme, il veut que la vie rรฉussisse ici-mรชme et dรจs maintenant. La patience, dโ€™ailleurs, est une vertu vรฉritablement divine. Dieu est patient non pas parce quโ€™il est ย ยปย indulgentย ยซย , mais parce quโ€™il voit la profondeur de tout ce qui existe, parce que la rรฉalitรฉ interne des choses que, dans notre aveuglement, nous ne voyons pas, est ร  nu devant lui. Plus nous nous approchons de Dieu, plus nous devenons patients pour tous les รชtres, qui est la qualitรฉ propre de Dieu.

Et enfin, la couronne et le fruit de toutes les vertus, de toute croissance et de tout effort, est la charitรฉ, cet amour qui ne peut รชtre donnรฉ que par Dieu, ce don qui est le but de tout effort spirituel, de toute prรฉparation et de toute ascรจse.

Tout ceci se trouve rรฉsumรฉ et rassemblรฉ dans la demande qui conclut la priรจre de Carรชme et dans laquelle nous demandons ย ยปย de voir mes fautes et de ne pas juger mon frรจreย ยซย . Car, finalement, il nโ€™y a quโ€™un dangerย : celui de lโ€™orgueil. Lโ€™orgueil est la source du mal et tout mal est orgueil. Pourtant, il ne me suffit pas de voir mes propres fautes, car mรชme cette apparente vertu peut tourner en orgueil. Les รฉcrits spirituels sont remplis dโ€™avertissements contre les formes subtiles dโ€™une pseudo-piรฉtรฉ qui, en rรฉalitรฉ, sous couvert dโ€™humilitรฉ et dโ€™auto-accusation, peut conduire ร  un orgueil vraiment diabolique. Mais quand nous ย ยปย voyons nos fautesย ย ยป et ย ยปย ne jugeons pas nos frรจresย ยซย , quand, en dโ€™autres termes, chastetรฉ, humilitรฉ, patience et amour ne sont plus quโ€™une mรชme chose en nous, alors et alors seulement, le dernier ennemi – lโ€™orgueil – est dรฉtruit en nous.

Extrait dโ€™Alexandre Schmemann, Le Grand Carรชmeย :
Ascรจse et Liturgie dans lโ€™ร‰glise orthodoxe.
ร‰ditions de l’Abbaye de Bellefontaine, 1977.


Publiรฉ le

dans