Je sais le lieu d’un puissant chรขteau fort,
A l’intรฉrieur duquel demeure un roi
Silencieux, avec sa cour รฉtrange ;
Mais aux crรฉneaux, on ne le voit jamais.
Il est cachรฉ, dans son palais de plaisance
Et ses veilleurs le gardent, invisibles ;
Seules ruissellent jusqu’ร lui des sources
Familiรจres depuis le toit versicolore.
(โฆ)
Antique est son chรขteau, prodigieux ;
Coulรฉ dessous l’assise des abysses,
Son bรขtiment solide est toujours lร
Pour empรชcher la fuite vers le ciel.
Un invisible lien dedans retient
Emprisonnรฉs les sujets du royaume,
Et lร -haut flottent, tels des รฉtendards
Sur la paroi obscure, les nuages.
Une population, par le nombre infinie
Est lร , partout autour des portes verrouillรฉes ;
Et pas un qui ne joue au serviteur fidรจle,
Flattant le maรฎtre et l’appelant de noms exquis.
Tous ont le sentiment d’รชtre, par lui, heureux,
Et nul ne s’aperรงoit qu’il le fait son esclave ;
Pas un seul pour savoir oรน le blesse le bรขt,
Enivrรฉs comme ils sont de leur dรฉsir trompeur.
Quelques uns seulement, pertinents et lucides,
Ne brรปlent pas, ceux-lร , de soif de ses prรฉsents ;
Ils recherchent plutรดt, sans quitter leur effort,
A saper patiemment l’antique chรขteau fort.
C’est la pรฉnรฉtration qui peut seule dรฉfaire
L’antique autoritรฉ du secret sortilรจge :
Dรฉcouvrir de l’intรฉrieur, si l’on y rรฉussit,
Le jour, alors de la libรฉration luira.
Point de paroi trop dure au labeur acharnรฉ,
Aucun abรฎme impรฉnรฉtrable au vrai courage ;
Qui se fie ร son cลur et compte sur son bras
Poursuit sans peur le roi jusque dans sa retraite.
Il l’arrache ร son gรฎte, il l’extrait de son lit,
Et, maรฎtrisant la folle et sauvage marรฉe,
Il commande et la fait refluer d’elle-mรชme.
Plus il y aura d’or tirรฉ et mis au jour,
Plus il circulera librement sur Terre,
Et plus sa royautรฉ perdra de son pouvoir
Et plus seront nombreux ses sujets affranchis.
Libรฉrรฉe ร la fin de ses liens, la marรฉe
Reprendra possession du chรขteau fort vidรฉ,
Et nous, dans son berceau de douceur verdoyante,
Nous nous retrouverons au sein de la patrie.
Novalis 1772 – 1801
