Puisque l’aube grandit, puisque voici l’aurore,
Puisque, aprรจs m’avoir fui longtemps, l’espoir veut bien
Revoler devers moi qui l’appelle et l’implore,
Puisque tout ce bonheur veut bien รชtre le mien,
C’en est fait ร prรฉsent des funestes pensรฉes,
C’en est fait des mauvais rรชves, ah ! c’en est fait
Surtout de l’ironie et des lรจvres pincรฉes
Et des mots oรน l’esprit sans l’รขme triomphait.
Arriรจre aussi les poings crispรฉs et la colรจre
A propos des mรฉchants et des sots rencontrรฉs;
Arriรจre la rancune abominable ! arriรจre
L’oubli qu’on cherche en des breuvages exรฉcrรฉs !
Car je veux, maintenant qu’un รtre de lumiรจre
A dans ma nuit profonde รฉmis cette clartรฉ
D’une amour ร la fois immortelle et premiรจre,
De par la grรขce, le sourire et la bontรฉ,
Je veux, guidรฉ par vous, beaux yeux aux flammes douces,
Par toi conduit, รด main oรน tremblera ma main,
Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses
Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin ;
Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie,
Vers le but oรน le sort dirigera mes pas,
Sans violence, sans remords et sans envie :
Ce sera le devoir heureux et gais combats.
Et comme, pour bercer les lenteurs de la route,
Je chanterai des airs ingรฉnus, je me dis
Qu’elle m’รฉcoutera sans dรฉplaisir sans doute ;
Et vraiment je ne veux pas d’autre Paradis.
Paul Verlaine, La bonne chanson
